Menzel Bouzaïene, village connectée

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Ils avouent eux-mêmes compter beaucoup d’illettrés (près des deux tiers de la population), mais se revendiquent pleinement comme des citoyens numériques. Les habitants de Menzel Bouzaïane vivent dans une des régions les plus pauvres du gouvernorat de Sidi Bouzid. Pourtant, ils symbolisent ce qu’est la Tunisie : un pays d’individus connectés, formant un véritable réseau social. Rencontre avec les habitants de منزل بوزيان (Menzel Bouzaïane).

Une double visage. L’un dans les rues arides de cette ville à 265 kilomètres au sud de Tunis. L’autre sur internet. Aucune schizophrénie là-dedans. Les habitants de Menzel Bouzaïane (ou au choix, Menzel Bouzayane) font partie de cet immense monde parallèle, pourtant très intégré au « monde réel », si tant est que ce « village numérique » ne soit pas réel. 6 000 âmes peuplent cet endroit entouré par les montagnes, dont le Mont djebel el kbar qui culmine à plus de 700 mètres d’altitude. Il est difficile de savoir si tous les habitants se connectent à internet, d’autant que le taux d’illettrisme dans la région cumule à 74%. Pourtant, à écouter ces gens, internet est un simple outil pour eux. Ils paraissent même surpris qu’on leur pose la question. Le net est entré dans les mœurs.

Une certaine représentation d’internet

Évidemment, un an après la révolution, internet reste l’instrument du soulèvement. Même si la région de Sidi Bouzid compte parmi les plus faibles taux de débit dans la Tunisie, les habitants ont participé à cet immense élan né de facebook, qui a contribué à éjecter Ben Ali (Zine el-Abidine Ben Ali, dit ZABA, président de 1987 à 2011) du pouvoir.
« Internet restera pour nous comme le premier instrument à avoir fait basculer la dictature », nous confie Wael. Alors, ce rôle d’internet dans la révolution, est-il enjolivé ou pas ? Toujours est-il qu’avant le 14 janvier 2011 (départ de Ben Ali), « le fait d’avoir un profil facebook était un acte révolutionnaire. C’était même une obligation générée par la dictature. Sans ça, notre liberté d’expression était réduite à néant » précise Reda, un jeune habitant. Dans cette ville coupée par la ligne de chemin de fer reliant Tozeur à Sousse, avoir internet, c’est être connecté au reste du pays, et au monde. C’est aussi un moyen d’abolir les distances, de parler à sa famille, ses frères partis chercher du travail sur la côte, ou ses enfants partis étudiés dans la grande ville régionale. Et de faire entendre sa voix, comme n’importe quel citoyen, en Tunisie, et dans le reste du monde. Fouhad, un diplômé chômeur qui avance vers la trentaine, tient à expliquer. « Notre propos compte. Toutes les opinions sont représentées sur internet. Mais le monde a entendu notre cri grâce à cet outil ». Beaucoup de jeunes nous confirment aussi qu’internet leur permet de se cultiver, d’en apprendre plus sur le monde. Il faut compter 4 dinars pour rejoindre Sidi Bouzid, et 16 pour arriver en bus à la capitale. 5 heures de trajet pour 20 dinars (plus ou moins 10 euros). Une somme pas si anodine quand on n’a pas d’emploi. Alors internet permet de s’évader, d’élargir son horizon, au-delà des montages qui encerclent la ville, comme dans un étau.

Le pour et le contre

Internet, comme une fenêtre sur le monde. Mais en voient-ils les mauvais aspects ? Leurs discours font preuve à la fois d’angélisme et de maîtrise de l’outil. La discussion sur les avantages et les inconvénients d’internet commence par des remarques d’ordre général. Pour un ancien, « il y a forcément des dangers pour les jeunes », avertit le septuagénaire, qui a son propre compte facebook et passe chaque jour près de 4 heures sur le net. En le questionnant sur ces dangers, il nous parle évidemment des sites pornographiques, qui enfreignent la morale de la société. Et aussi des sites extrémistes appelant les jeunes à se liguer dans des mouvements peu recommandables (jihad, salafisme). Mais au-delà, quels autres périls peuplent ce monde virtuel si vaste ? Les habitantes que nous rencontrons écarquillent les yeux. En guise de réponse, cette anecdote racontée par un jeune ayant participé à l’insurrection dans la région en décembre 2010 : « le 25 décembre au soir, nous étions devant le gouvernorat. Pendant que nous manifestions, des habitants de Sidi Bouzid pro Ben Ali rapportaient sur facebook que les rues étaient vides. Aussitôt avertis, nous avons créé une page qui assurait du contraire, et le prouvait en photo. Le nombre de gens qui sont devenus fans de la page a augmenté en flèche ». Puis ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-cinq nous donne sa conclusion : « on ne peut pas mentir sur facebook ». L’ensemble du fonctionnement de la vie numérique du village semble autorégulée. Nos réflexes d’occidentaux nous amenaient à nous questionner sur le rôle des rumeurs, des fausses informations. Ici, personne ne s’en inquiète vraiment. « Le risque de salir la réputation n’existe pas. C’est comme un équilibre naturel. Il y a une veille permanente. Ceux qui disent vrais sont suivis, ceux qui colportent de fausses informations ne sont plus suivies » ajoute Faiz. Impensable pour un Français, habitué aux rumeurs, corbeaux, et autres oiseaux malveillants. 6 000 habitants, et une subtile alchimie sur ce que doit être la vie sur la toile.

Et les jeunes, eux, qu’en pensent-ils ? La ville compte 20 écoles, et 2 lycées. Les jeunes sont presque majoritaires dans la ville. « Ici, tout le monde se connait. On fait presque tous les mêmes études, ou on a forcément été au collège ensemble. Quelqu’un qui ferait de l’intox serait tout de suite reconnu. La population n’est pas isolée, on a d’autres réseaux pour vérifier ce qu’on lit sur internet ». Ils sont mêmes capables de démêler un écheveau organisé par des membres du RCD (le parti unique de Ben Ali). Mohamed est un professeur d’arabe dans un des deux collège-lycée de la ville, et membre du puissant syndicat UGTT (Union Générale Tunisienne des Travailleurs). Son engagement dans la révolution était connu de tous. Durant l’insurrection ayant suivie l’immolation d’un vendeur ambulant devant le gouvernorat (note du système administratif), les jeunes ont eu recours à des sit-in devant la municipalité. Des esprits malveillants ont voulu semer la discorde en prévenant que Mohamed, pourtant du côté des manifestants, comptait porter plainte contre eux pour leur faire peur et les empêcher d’agir. Information absurde, vite démentie. Mais tous ceux qui l’ont propagé ont vu leur compte attaqué.

« Tueurs de rats »

Dans ce genre de cas, une sorte de cyber police s’est mise en place. Ils sont un groupe de quatre jeunes dans le village. Un quatuor d’amis dont les compétences informatiques sont au-dessus de la moyenne. Bilal, un des hackers, nous explique leur mode de fonctionnement. « Tout commence lors de l’identification d’un compte malveillant qui diffuse de fausses informations. Une fois ce compte identifié, on se met d’accord sur la cible ». Ces pirates du net n’agissent pas à l’aveugle, préférant réfléchir collectivement avant de passer à l’attaque. « Puis l’un d’entre nous demande à être ami avec la personne ciblée. Au bout d’un certain temps, destiné à mettre l’auteur des propos malveillants en confiance, une image est envoyée. Anodine en apparence, cette image contient en fait un virus permettant de prendre le contrôle du compte. Il suffit de cliquer dessus pour que le programme se charge. Le compte visé devient alors totalement à la merci du hacker ayant lancé l’attaque ». Ils se surnomment eux-mêmes des « snipers ». D’autres les appellent les « tueurs de rats ». Ils n’appartiennent à aucun parti, aucune organisation. Ils sont juste quatre jeunes, mettant leurs compétences informatiques au service de leurs idées politiques.

Ils font partie de cette génération qui ne peut pas vivre sans internet. Une génération connectée, comme tout le pays du monde. Eux n’ont simplement pas de smartphone greffés à leur main. Pas d’écran tactile où pianoter. Le simple fait d’être connecté coûte cher. L’abonnement à domicile coûte 500 dinars par an. Une somme difficile à réunir quand le salaire moyen oscille entre 200 et 300 dinars. Mais le salaire c’est quand on a un travail. Le chômage ici est endémique. 500 dinars par ans, c’est le salaire mensuel d’un professeur. Plusieurs jeunes nous confient avoir eu un abonnement par le passé. Ils l’ont arrêté car cela devenait trop cher. Ici, la solidarité fonctionne à plein. Celui qui peut se permettre d’avoir un abonnement internet en fait profiter les autres, et invite ses amis chez lui. Une solution nouvelle vient de se mettre en place depuis quelques mois. Débrouillarde, mais dont on aurait pu penser qu’elle se serait développée avant : les propriétaires de modem wifi diffusent leurs codes à leurs amis du quartier. Mounir met ainsi son routeur à la disposition des connaissances moins fortunées : « Parfois je leur demande de payer juste un petit quelque chose. Mais c’est avant tout pour faire profiter les amis » explique-t-il. L’accès à internet met ici en avant une double fracture numérique. La sélection se fait d’abord par le prix. Mais l’accès au réseau est aussi une question d’aménagement territorial. « De l’autre côté de la rue, mon voisin a internet. Moi, ils refusent de me câbler, car mon quartier n’est pas encore desservi », se plaint Kamel.

Le phénomène publinet

Si Menzel Bouzaïane est un village à ce point connecté, c’est qu’un phénomène bien spécifique est en jeu. Les publinet. Ces petites échoppes viennent irriguer le village en connexions internet. On en dénombre une vingtaine ici. Ces « spots » étaient autrefois hautement contrôlés par le régime. Chaque ouverture devait être homologuée un représentant local du régime, à qui il fallait souvent graisser la patte, ou fournir des preuves de loyauté au RCD. Mais devant l’insuffisance de l’offre, et l’explosion de la demande, la Tunisie post 14 janvier (date du départ de Ben Ali) a vu fleurir ces petites boutiques dotées de quelques ordinateurs. Trois publinet publics existaient sous l’ère Ben Ali. Deux ont fermé depuis. Mais les boutiques « sauvages » ont essaimé. Ils sont disséminés un peu partout dans le village. Mohamed Jamil tient une boutique près de l’avenue de la Révolution. L’achat du matériel a représenté un coût très élevé. « J’ai commencé avec deux PC seulement au départ », se souvient-il. « J’ai travaillé deux ans en Lybie dans les chantiers pour me faire un peu d’argent. En rentrant, je n’ai pas trouvé de boulot, alors j’ai ouvert ce publinet ». Un cyber café qui compte désormais six ordinateurs. Certains sont ouverts par des diplômés en informatique qui n’ont pas trouvé de poste. Souvent, l’ouverture du commerce se fait en association avec la famille. Le cercle familial occupe une place très importante dans cette société tunisienne. Les frères, les oncles, les parents cotisent souvent pour qu’un jeune puisse ouvrir son business, dans une sorte de coopérative familiale.

Le prix des publinet est le même partout : un dinar (50 centimes d’euros). Une somme raisonnable pour les gérants, beaucoup moins pour les clients. « Mais on a quand même des prix spéciaux, avoue Khalid. Pendant la révolution, on ne faisait payer personne. Et puis maintenant pour les jeunes chômeurs, on s’arrange. Quand on sait qu’ils ont en difficulté, on leur fait un prix d’ami ». Les jeunes que nous avons interrogés nous confient qu’à long terme, le publinet est bien plus cher que l’abonnement internet. Mais beaucoup n’ont pas les moyens pour avancer l’argent, ou ne savent pas quel sera l’état de leurs finances le mois prochain. Alors les « cybercafés » ne désemplissent pas. Les jeunes y passent entre six et huit heures par jour en moyenne. La connexion leur sert à chercher du travail : « on envoie des mails aux entreprises. Moi je tourne à 40 CV envoyés par semaine. Contrairement aux entreprises françaises, les patrons tunisiens ne prennent même pas la peine de répondre aux lettres de motivation ». Avec un chômage de masse chez les jeunes, Nader sait qu’il faut jouer de patience. A bientôt 30 ans, on sent que sa motivation a laissé la place à un peu de résignation. En 2011, le ministère de l’éducation avait reçu 170 000 candidatures pour 2000 postes à pourvoir. Ça n’empêche pas les diplômés de tenter leur chance. Les publinet sont très fréquentés au moment de l’envoi des candidatures aux concours.

L’afflux de la population au publinet concerne aussi les plus anciens. Même les séniors du village sont allés vers cet outil. Mohamed le confirme : « Au début, ils nous demandaient de les aider. Ce qui les intéressait surtout, c’est de s’inscrire sur facebook. Aujourd’hui, ils viennent et s’y connecte comme n’importe qui ».

Et eux aussi contribuent à faire vivre ce village numérique qu’est Menzel Bouzaïane.

Enquête et reportage en partenariat avec @ccun & ATLN du 14 au 19 Mai 2012

Auteur : Jonathan Guérin

3 Responses to Menzel Bouzaïene, village connectée

  1. Jonathan Guérin dit :

    Bonjour à toute l’équipe.
    Merci d’avoir publié mon article, et de m’avoir aidé à le réaliser.
    Fhimt.com et Sibibouzid News sont les partenaires de l’article, mais j’en suis l’auteur. Pouvez vous me faire apparaître comme l’auteur en bas de l’article s’il vous plait ? merci beaucoup et mes pensées vous accompagnent !
    Jonathan

    • Sidi-Bouzid News dit :

      Nous sommes désolés pour cette erreur ! Merci de nous l’avoir rappelé. Bien à Vous Jonathan !
      Sidibouzidnews.tn

  2. ALaa HiDri dit :

    Merci beaucoup pour le pub que vous le fait a manzel bouzaiene

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